Quelles relations entretenez-vous avec la campagne ?
Depuis que je parle des périphéries des villes, on me pose souvent cette question. C'est étonnant pour quelqu'un comme moi qui est né, a grandi et vit en ville. Je suis urbain et mes arrières-grands-parents l'étaient déjà. En fait, la question telle qu'elle est posée ne me parle pas. Ma perception des territoires est avant tout humaine. C'est le cœur de mon travail. Je préfère m'attacher à définir les lieux par les catégories socio-professionnelles qui y vivent. Je m'intéresse particulièrement à ces nouvelles franges modestes de la population, qui composent les « périphéries » des grandes villes et qui, je pense, partagent entre elles un continuum socio-culturel. Cela dit, mes souvenirs de la campagne sont ceux de tout enfant des villes, qui y passait ses vacances et qui y va maintenant avec ses propres enfants.

 

Comment, dans ce cas, parlez-vous de la campagne quand vous y intervenez ?
Parler de la campagne en tant que territoire à part entière est, pour moi, un piège. C'est s'enfermer dans un ghetto. Lorsque j'interviens dans des communes rurales, je dis aux élus présents, qu'ils sont la France, point. Le combat des populations modestes qui composent la campagne est le même que celui des villes. Lorsque je me déplace, ce que je vais retenir, ce ne sont pas les paysages. Ce sont les gens rencontrés et nos perceptions communes, par exemple, de la mondialisation ou des évolutions sociétales. Il faut aussi savoir s'affranchir des données de l'Insee qui ont gravé dans les têtes un schéma quasi unique : la France est composée à 80 % d'urbains et 20 % de ruraux. Alors qu'Eurostat, par exemple, estime que les habitants des villes ne représentent qu'un peu plus de 40 % de la population totale. Cela change totalement la donne. Avec ces chiffres, les populations rurales et des petites et moyennes villes deviennent majoritaires.

Gérer Paris est aujourd'hui plus simple qu'administrer une commune rurale avec zéro moyen

 

 

Quelles évolutions constatez-vous dans les territoires ruraux ?
Ce qui me frappe, c'est le détricotage des services publics. L’État se désengage totalement. Aujourd'hui, mieux vaut habiter la Courneuve qu'un coin reculé de la campagne. La grande banlieue de Paris est nettement mieux desservie en services publics comme les transports, par exemple. Et la capitale, qui n'est qu'à 20 minutes, offre aux jeunes des métropoles des possibilités en matière d'études et d'emplois que n'ont pas les jeunes ruraux. Les banlieues sont loin de l'image de ghetto qui les stigmatise. Elles sont aussi le lieu d'une mobilité et d'un turn-over social important que ne connaissent pas les villages. Faire des études dans une métropole régionale loin du domicile familial, est tout simplement impossible pour de nombreux jeunes ruraux issus de milieux modestes, tant les loyers sont élevés.

 

La campagne est souvent associée à davantage de proximité qu'en ville. N'est ce pas un atout face à ces difficultés ?
La proximité n'est pas propre à la campagne. On la retrouve aussi dans des quartiers urbains. Depuis la nuit des temps, l'homme cherche à s'adapter à des réalités sociales qu'il n'a pas forcément choisies. Personne n'a envie de mourir. On va donc partager la voiture, s'entraider pour refaire la façade de la maison, etc. Je ne souhaite pas idéaliser la campagne où tout le monde s'entraiderait et créerait des Amap. Il faut toujours nuancer. Ce qui amène une prise de conscience et des changements sur un territoire quel qu'il soit, c'est la réalité sociale, la précarisation et aussi la sédentarisation. De ces difficultés peut émerger une réelle solidarité de proximité.
Je voulais aussi ajouter que la campagne est souvent associée à des images qui lui collent à la peau alors que beaucoup de choses ont évolué. Prenons l'exemple du vieillissement. Les jeunes seraient en ville et les campagnes se transformeraient en réserves pour retraités. On oublie que certaines cités en France subissent aussi un fort vieillissement et que de nombreux territoires ruraux regagnent de la population depuis pas mal d'années déjà. Autre exemple, la ville incarnerait la modernité, pas la campagne. On en doute fort, quand on voit les innovations mises en place par les élus et les acteurs locaux. Il n'y a pas si longtemps, lorsque je me déplaçait dans des villages, mes hôtes s'excusaient presque d'être de la campagne. Heureusement, c'est nettement moins le cas aujourd'hui.

La ville incarnerait la modernité, pas la campagne. On en doute fort quand on voit les innovations mises en place par les élus et les acteurs locaux

Vous évoquez la sédentarisation. Pourtant, le discours ambiant est davantage tourné vers la mobilité.
On oublie trop souvent qu'en France, les habitants, jeunes ou âgés, vivent majoritairement dans le département où ils sont nés. On idéalise la mobilité, or elle est le plus souvent subie et synonyme d'arrachement. Vivant dans le même quartier que mon arrière grand-père, on me dit qu'il faudrait que je bouge, mais pourquoi si j'y suis bien ? Être sédentaire devient ringard. Pourtant, la sédentarisation reste un fait majoritaire, pas l'hypermobilité. C'est une grande frange de la population qui s'efforce de vivre là où elle a grandi.

 

Les campagnes sont, pour vous, surtout habitées de catégories socio-professionnelles modestes. Les villes concentreraient-elles la richesse ?
Les logiques foncières sont telles aujourd'hui qu'elles rejettent effectivement les populations modestes à l'écart des grandes métropoles, dans une France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales. Les métropoles tendent à concentrer de plus en plus les catégories socio-professionnelles les plus aisées. Ce sont des lieux d'embourgeoisement infini. Inversement, elles sont sous-représentées dans les campagnes. La logique métropolitaine est un modèle destiné à faire de l'argent. C'est un système qui exclut. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui « fait société », et surtout d'écouter ceux qu'on entend le moins, les plus fragiles économiquement. Ces personnes sont invisibles dans les médias, pourtant elles sont là. Cela vaut pour la campagne, où l'on trouve des acteurs locaux, des élus très dynamiques, qui se prennent en main et n'attendent pas que ça viennent d'en haut. Gérer Paris est aujourd'hui plus simple qu'administrer une commune rurale avec zéro moyen ! Cela demande beaucoup d'intelligence. La campagne n'a aucun pouvoir économique, ni politique. Elle doit donc se battre pour exister. Et si les habitants sont attachés à leur territoire, au lien social qu'ils y entretiennent, ce n'est pas par repli identitaire. C'est qu'ils y trouvent les ressources et les savoir-faire essentiels pour continuer à y vivre.

 

Pourquoi la campagne attire-t-elle de nouvelles populations depuis quelques années ?
Ceux qui font ce choix recherchent une qualité de vie, une solidarité, un enracinement encore présent, quelques valeurs d'humanité, de sincérité. L'argent n'est généralement pas le motif du départ. Je pense aussi que les inégalités sociales sont généralement moins prononcées en milieu rural, ce qui atténue les tensions sociales et économiques. On retrouve ces valeurs dans des quartiers. A partir du moment où on arrive à développer du lien social sur un lieu de vie, ici ou ailleurs importe peu. C'est la réalité des milieux populaires, et ce n'est certainement pas celles des décideurs politiques bien installés dans les métropoles.

 

 

 

 

Christophe Guilluy en quelques mots

Géographe indépendant et consultant après des collectivités locales et d'organismes publics, Christophe Guilluy est né en 1964 à Montreuil et vit à Paris dans le XXe arrondissement. Depuis 20 ans, il travaille sur une nouvelle représentation des territoires. Il distingue une France périphérique, composée d'une population modeste et populaire, de Paris et des métropoles régionales, qui concentrent argent et pouvoirs. Ces territoires périphériques, qui s'étendent des franges des grandes métropoles jusqu'aux villes et villages les plus reculés de la campagne, constitueraient 60 % de la population totale française. Il définit cette population comme invisible, peu mobile, exclue, sacrifiée par la mondialisation, qui survit à travers une relocalisation de l'économie, une solidarité de proximité et un attachement à des valeurs identitaires, voire un repli dans un vote contestataire. Il a notamment publié l'Atlas des nouvelles fractures (2004) et La France de la périphérie, comment on a sacrifié la classe populaire (2012), aux éditions Flammarion. Dans son prochain ouvrage qui sort cet automne aux mêmes éditions, La France d'en haut, Christophe Guillluy revient sur les métropoles, citadelles inaccessibles pour qui n'y est pas né, mais dont les habitants aisés votent désormais à gauche. Tandis que se creuse encore davantage l'écart avec les catégories populaires. 

Son lieu

La campagne pour Christophe Guilluy, c'est son ami Alain Miquel qui tient avec son frère, la Brasserie « Le Mistral » dans le 20e arrondissement. Fils d'un bougnat aveyronnais, il vit à la fois à Paris et dans le département de ses origines, où il a passé toutes les vacances scolaires dans la ferme de sa grand-mère. Avec son frère, il est devenu vigneron et fait livrer pour sa brasserie parisienne, les produits de son terroir : vin AOC Estaing, charcuterie, viandes... L'enfance du géographe n'a rien de commun avec celle de son ami. « Nous parlons pourtant la même langue, on se comprend sur beaucoup de sujets. Je me sens plus proche de lui qu'avec le bobo parisien qui vit près de chez moi. »

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